Mes Romans
Ecoute ce que disent ses yeux
Si des souvenirs enfouis, des visages et des images oubliées, s’imposaient à vous avec la force du réel ? Et si votre mémoire conservait les traces d’un autre passé ? Un passé qui, malgré les siècles, refuse de disparaître…
1337 : Une femme mystérieuse, une noble irlandaise aux yeux envoûtants, encourage le jeune Bertrand du Guesclin à l’occasion d’un prestigieux tournoi de chevaliers organisé à Roazhon (Rennes). Avant le début des joutes, elle lui remet un médaillon en or, un talisman celte, lui prédisant un futur glorieux. Alors qu’il s’élance pour un ultime duel, elle lui adresse un signe depuis la tribune. « Nos destins sont liés », murmure-t-elle.
1963 : Jeanne accepte un nouvel emploi et quitte sa région natale de Bretagne pour s’installer à Paris, mais certains épisodes du passé ne s’effacent pas. Des lieux inconnus éveillent en elle une étrange nostalgie, des regards croisés résonnent comme des retrouvailles, et des voix familières chuchotent à l’orée de ses pensées. Dans une succession d’intrigues et de rencontres inattendues, de la forêt de Brocéliande au château de Mazerolles, en Limousin, Jeanne devra faire face à une énigme bien plus vaste que sa propre vie : est-ce que l’amour dure sans fin ?
« Écoute ce que disent ses yeux » est une quête où les âmes se poursuivent, où les époques s’entrelacent, et où la vérité se cache dans les reflets du temps…
En ce jour de l’an 1337, le soleil de juin baigne la cité de Roazhon1
de ses
rayons ardents. Des bannières et des oriflammes claquent au vent au-dessus du
château fort. Leurs hermines noires sur fond blanc pavoisent les créneaux et les
six tours massives de la demeure du duc Jean III.
L’ombre des épais remparts s’étire sur la vaste prairie ceinte de palissades, où
le grand tournoi est organisé en l’honneur du mariage de Charles de Blois, neveu
du roi de France, avec Jeanne de Penthièvre, duchesse de Bretagne.
Le son aigu des buisines en cuivre s’élève depuis les tribunes pour annoncer
chacune des joutes. La foule en liesse grouille et s’agite. Des campagnes
environnantes et des confins de la Cornouaille, le peuple breton s’est déplacé en
nombre pour assister à cet évènement exceptionnel.
Des paysans vêtus de tuniques usées côtoient des marchands arborant des
pourpoints chatoyants, tandis que des dames et des demoiselles habillées de
robes aux riches broderies font leur entrée dans les loges des gradins, suscitant
les commentaires des gentilhommes. La musique enjouée des ménestrels s’élève
dans l’air. Des enfants en haillons se chamaillent et se faufilent entre les jambes
des adultes pour admirer au plus près les combattants. Une odeur de crottin et
d’herbe piétinée se mêle aux effluves de viandes grillées et de vin épicé que
vendent les échoppes. Au centre du camp où se dressent les tentes et les
pavillons décorés de tapis et d’écussons, les écuyers s’affairent autour des
chevaux. La tension est palpable. Le soleil culmine dans le ciel sans nuages alors
que les chevaliers se préparent et procèdent aux derniers ajustements de leurs
armures. L’un d’entre eux attire tous les regards. À la surprise générale, il est
toujours invaincu. Personne n’a pu voir encore son visage, car, curieusement, il
ne quitte jamais son heaume. Onze adversaires sont déjà tombés sous ses coups.
La foule murmure, intriguée par ce mystérieux cavalier sans blason.
— Qui est-il ? chuchote une noble dame penchée vers sa voisine.
Bertrand du Guesclin rajuste sa visière. Le jeune rebelle de dix-sept ans brûle
d’exprimer son courage et de prouver sa valeur de guerrier. Le bruit de sa
respiration envahit son casque. La sueur coule le long de son dos sous sa cotte de
mailles qui pèse sur ses épaules. En raison de son âge, il ne peut concourir. Il
doit donc se battre en secret, dissimulant son identité. Du coin de l’œil, il
observe son père dans la tribune des chevaliers. Il prie pour ne pas devoir
l’affronter. Robert du Guesclin, le regard sévère, suit les combats et étudie ses
futurs adversaires, sans savoir que son fils se cache parmi eux. Tous les deux se
sont récemment fâchés, le père refusant au fils d’emprunter la voie des armes.
En colère, Bertrand s’est enfui du domicile familial pour se réfugier à Roazhon
chez son oncle. Leur dispute résonne encore dans l’esprit de Bertrand.
— La guerre n’est pas un jeu, avait tonné son père en frappant la table du
poing. Tu n’as pas l’étoffe d’un chevalier !
Aujourd’hui, il déjoue sa sentence injuste grâce à son cousin Guillaume
de Chalus qui a dû se retirer de la compétition.
— Bertrand, je te confie mon cheval. Mon écuyer te fournira une armure. Va
et prouve à ces gens ta valeur, l’avait-il encouragé dans un élan sincère et
généreux.
Du Guesclin serre les dents. Son corps trapu et ses membres robustes lui
donnent l’avantage de la force, mais ses articulations commencent à s’engourdir
après tant de joutes. Il palpe le médaillon qui pend contre sa poitrine, sous son
haubert. Le métal froid lui rappelle les paroles de Jehanne.
C’est elle qu’il aperçoit. Elle se dirige vers la tribune d’honneur.
Jehanne de Chalus fend la foule de son pas assuré, des chuchotements
interrogateurs s’élèvent sur son passage.
— Fuyez ses yeux ! souffle une vieille femme en se signant.
— On dit qu’elle lit dans les pensées, acquiesce le petit homme qui se trouve à
côté d’elle.
Elle s’installe au premier rang des gradins. Tous les regards se braquent sur
elle. Jehanne de Chalus, les yeux rivés dans le lointain, se tient debout
impassible. Sa chevelure rousse capture les rayons du soleil, formant une auréole
de feu autour de son visage au teint pâle. Sa robe blanche contraste avec les
couleurs vives des autres dames qui l’entourent. Bertrand pense que son cousin
Guillaume a eu une bonne fortune en épousant cette jeune femme d’une beauté
saisissante. Elle est originaire d’Irlande. Elle parle d’une voix douce et, parfois,
elle utilise une langue insolite à la musicalité mélodieuse. Guillaume lui a conté
son histoire. Il lui a confié qu’elle appartenait à l’illustre dynastie des Ui Néill et
que ses ancêtres avaient régné sur l’île celte durant plusieurs siècles. Ses grands-
parents avaient traversé les mers et s’étaient établis dans un modeste manoir sur
les terres de la seigneurie de Gaël en forêt de Brécilien2
. C’est dans cette contrée
peuplée de légendes et de superstitions que Guillaume de Chalus l’avait croisée
deux années plus tôt, alors qu’ils s’étaient égarés en chemin, lui et son escorte. Il
avait, dès le premier instant, été fasciné par la jeune femme à la personnalité
mystérieuse dont les yeux bleu émeraude exerçaient sur lui un charme troublant.
Lui, si téméraire d’ordinaire, ne put lutter face à ce qui lui apparut comme une
forme irrésistible d’envoûtement. Le bel amoureux, homme de bien et
d’honneur, demanda sur-le-champ sa main à son père et l’emmena avec lui sur
ses terres limousines.
Bertrand du Guesclin en est persuadé depuis qu’il a fait sa connaissance, et
c’est pour lui devenu une certitude, la noble Irlandaise perce les secrets et
possède des pouvoirs. Ses armes ne sont pas d’acier, mais se révèlent être
beaucoup plus redoutables. Jehanne de Chalus suscite autour d’elle la curiosité,
voire la crainte. Des bruits circulent à son sujet : la sorcière aurait pactisé avec le
diable. Mais Bertrand du Guesclin ne cède pas à ces fadaises. La princesse à la
chevelure rousse ne lui inspire que du respect et de la vénération. Pour elle, sur
une simple parole, il irait jusqu’au bout du monde. Son cousin Guillaume a bien
de la chance de partager la vie d’une femme aussi extraordinaire, pense-t-il, sans
pour autant le jalouser.
Bertrand se remémore leur rencontre à l’aube, dans la pénombre des écuries.
L’odeur du foin et des chevaux. Le hennissement des destriers, et Jehanne qui
s’approche silencieusement, ses pas à peine audibles sur la paille.
Chacun de ses gestes, de ses mots, l’a profondément ébranlé. Inlassablement,
il revoit la scène en se souvenant des étranges propos qu’elle a tenus avant qu’il
ne monte sur son cheval.
— Vos vœux seront exaucés, jeune Bertrand. Ce grand tournoi marque le
début de votre destinée de chevalier. Par vos exploits, vous obtiendrez sous peu
l’appui de votre père, car le moment est venu pour lui de découvrir vos aptitudes.
Votre visage sera bientôt connu de tous et vous serez craint et admiré. Je le sais.
Je le perçois à travers le temps. Voilà, mon jeune ami, ce que je peux vous
révéler et, pour que s’accomplisse ma prédiction, je vous remets ce talisman afin
qu’il vous porte chance et vous soutienne dans votre quête.
Bertrand du Guesclin avait pris le précieux objet dans sa main. Il l’avait
examiné attentivement. Il s’agissait d’une chaîne et d’un médaillon en or, serti de
quatre diamants. En le retournant, il avait remarqué une inscription qu’il ne put
déchiffrer. Jehanne lui avait alors précisé d’une voix devenue ensorcelante :
— Ce pendentif représente un trèfle à quatre feuilles. Il incarne les pouvoirs
de mes ancêtres celtes, les Tuatha Dé Dannan. Partout où vous irez, il vous
protégera de la foudre de vos ennemis et des esprits maléfiques. Il ne vous
rendra pas immortel, mais à travers lui, vous connaîtrez de grandes aventures et
vous rencontrerez l’amour, dans cette vie et dans toutes celles qui s’ensuivront.
C’est écrit. Un jour lointain, le temps sera venu et je vous retrouverai. Les
augures de Dana ne se trompent jamais. Nous nous reconnaîtrons et la prophétie
se réalisera. Les mots gravés au revers de ce médaillon signifient, dans ma
langue, « L’amour dure sans fin ». Ainsi soit-il, jeune Bertrand.
Ses doigts fins avaient effleuré sa main. Ses yeux d’un bleu surnaturel
s’étaient plongés dans les siens. Bertrand avait senti un frisson parcourir son
échine.
Ses paroles résonnent encore dans sa tête quand le son des buisines le ramène
à la joute. De la foule enflammée s’élève une clameur. Son nouvel adversaire
s’avance, lance en main. La vision du jeune Du Guesclin est limitée par une
fente étroite. Il perçoit la présence du médaillon contre son cœur. Le regard de
Jehanne pèse sur lui depuis la tribune. Elle lui adresse un signe.
Le destrier piaffe, impatient. Bertrand rugit. Sous ses gantelets, les rênes
obéissent à ses ordres. Il enfonce ses éperons dans les flancs de l’animal. La terre
tremble sous les sabots. La lance s’abaisse.
Le monde se réduit à cette courte ligne droite entre lui et son adversaire. Le
choc est imminent.
« Nos destins sont liés », murmure Jehanne.
Un 24 Février
24 février 2022, Tatiana n’oublierait jamais cette date, Poutine avait osé franchir le pas. Sa mère avait perçu avec acuité ses intentions belliqueuses, elle se doutait qu’un jour tout recommencerait, que l’ours sortirait de sa tanière et que son instinct agressif prendrait le dessus. Elle l’avait prédit. Au cours des mois précédents, nombre d’observateurs persistaient à croire que l’inéluctable n’arriverait pas, pourtant, les chars avaient traversé la frontière: la volonté d’un piètre lieutenant-colonel du KGB, paranoïaque et revanchard, avait rapporté la guerre sur le sol de l’Europe.
À son habitude, depuis qu’elle était arrivée, Olga demeurait, la plupart du temps, prostrée, assise sur le rebord de son lit. Deux semaines seulement s’étaient écoulées et force était de constater que, jour après jour, elle continuait de sombrer dans une profonde mélancolie. Le docteur Després, le médecin de famille, lui avait prescrit un antidépresseur et un anxiolytique et, plutôt que de l’aider, le traitement s’avérait désastreux. Elle perdait goût à la vie. Tatiana s’efforçait du mieux possible de la rassurer et de la distraire. Le cœur de la vieille dame, malgré l’attention déployée, demeurait à Kiev, ses pensées se tournaient inlassablement vers son passé. Elle se torturait l’esprit, se livrant au désespoir, la résignation l’emportait et la plongeait dans le néant. Face à cette tragédie, elle se vidait à nouveau de toute énergie. Elle abdiquait. Elle avait traversé semblable épreuve en abandonnant sa jeunesse et ses illusions à un être brutal et abject, car elle appartenait à cette catégorie de personnes que les autres exploitent et avilissent. Au bout de trente années de maltraitance physique et morale, détruite, humiliée, elle avait connu le répit à la mort de son bourreau.
Béni fut le jour où, elle avait entendu sa canaille de mari, victime d’un malaise, pousser un cri désespéré. Il s’était effondré lourdement sur le sol de la salle à manger, emportant dans sa chute la nappe et la soupière qui trônait sur la table. Elle aurait sans doute pu accourir, tenter quelque chose, alerter un voisin, mais elle avait préféré ne pas bouger de la cuisine. Elle avait fini, sans précipitation, de laver sa vaisselle. Elle avait pris ensuite le temps de l’essuyer avec méticulosité, retardant l’échéance pour se rendre à son chevet. Était-il simplement évanoui ? Avait-il repris connaissance ? Aucun son ne lui parvenait. Après avoir remisé les assiettes et la ménagère, elle s’était résolue à pénétrer dans la pièce contiguë, d’un pas silencieux, avec l’effacement qui caractérisait son statut de femme soumise, surtout ne jamais le déranger au risque de subir ses foudres. En découvrant la scène, elle fut rassurée. Il gisait sur le linoléum, tel un apparatchik du parti, enveloppé dans la nappe aux motifs patriotiques. Le camarade Constantin, Ivanovitch avait soigné sa sortie en s’affublant d’un linceul à la gloire du communisme.
La mort accomplissait son œuvre, son visage, déjà livide, arborait des traits convulsés, ses deux billes exorbitées fixaient le plafond. Elle crut discerner de l’effroi dans cet ultime regard, mais peut-être exprimait-il de la colère ? Ou pire encore, il semblait une dernière fois la mépriser. Étonnamment, à côté de lui, le couvercle en terre cuite, amorti par son corps, demeurait intact parmi les morceaux éparpillés. Olga s’en saisit et, en guise de masque mortuaire, dissimula la tête épouvantée, non sans avoir placé au préalable, devant ses yeux malfaisants, deux pommes qui traînaient par terre. Fin de la terreur et des horribles angoisses, il ne lui ferait plus peur dorénavant. Elle n’éprouva, à cet instant, aucun sentiment, s’économisant de toute pitié, incapable par ailleurs de le haïr. Elle resta là, à le dominer. C’était son tour. Elle y songea, mais se réfréna pour ne pas lui mettre trois ou quatre coups de pied, histoire de lui rendre ceux qu’il n’avait pas hésité à lui asséner dans les côtes, les soirs où, ivre de vodka, il se défoulait sur elle. Le démon était parti rôtir en enfer. Elle s’était sentie enfin libérée de ses chaînes.
— Mama, tu m’entends ? Allez, viens, j’ai préparé un bortsch comme tu aimes.
— Je n’ai pas faim.
— Une petite assiette pour me faire plaisir, s’il te plaît…
— D’accord, soupira-t-elle.
Patrick n’était pas encore rentré. Il s’attardait au bureau ou ailleurs. Elle s’en fichait. De toute façon, quand il était là, il se murait dans son silence. Cette situation lui convenait, elle n’avait rien à lui raconter non plus. Ils s’économisaient en paroles. La source s’était tarie. Il arriverait bien après l’heure du dîner. Il passerait par la cuisine, se préparerait un plateau, puis regarderait la télé. Elle regagnerait la chambre. Se coucher, dormir pour oublier, sa seule préoccupation. Elle prendrait un cachet, son sommeil en dépendait dorénavant. Il finirait par la rejoindre dans le lit, très tard. Elle ne l’entendrait pas.
Ils se croiseraient brièvement, comme chaque soir. Il aurait pourtant voulu lui parler, lui avouer combien il était désolé de ce gâchis. Il traînerait une nouvelle fois dans le salon, repoussant l’échéance. Elle l’ignorerait. Comment aurait-il pu en être autrement ? Épuisé par la fatigue et les informations sur la guerre en Ukraine qui tournaient en boucle, en un déferlement d’images qu’il croyait appartenir au passé, il se déciderait à aller se coucher. Elle dormirait. Sans bruit, il se glisserait dans les draps. Le sommeil ne viendrait pas tout de suite. Il ressasserait les mêmes pensées.
Il enviait Vincent, lui au moins profitait de sa vie. Il songeait qu’il s’était conduit comme un beau salopard avec son ami d’enfance. Comment avait-il pu lui jouer un coup pareil ? Il n’aurait jamais dû céder à la tentation. Avec du recul, il croyait avoir compris le mécanisme qui l’avait entraîné sur cette pente. Il avait voulu prendre sa place, s’approprier son bonheur, se substituer à lui. Il paraissait heureux, alors, pourquoi pas lui ? Ne méritait-il pas l’amour ? Si Malee ne lui avait pas été arrachée, cet épisode ne se serait jamais produit, jamais. Il l’avait aimée si fort. Il l’aimait toujours. Personne ne la remplacerait dans son cœur. Il avait pourtant essayé avec Tatiana, seulement il avait ressenti après une période d’euphorie passagère qu’il ne parviendrait pas à effacer Malee.
Quand se déciderait-il à lui parler, à lui avouer qu’il s’était trompé.
Tout homme a dans son cœur un lion qui dort
Quand Isabelle annonce à son mari Antoine qu’elle a rencontré un autre homme, c’est un véritable choc. Pour ce père de famille prisonnier d’une vie confortable, la rupture amorce un profond travail d’introspection. En pleine tourmente existentielle, Antoine décide de suivre son intuition : tout quitter et partir sur les chemins de Compostelle.
Je passais de même par ma chambre pour prendre une douche, me préparer, et enfiler le peignoir mis à ma disposition. Dans la salle de bains, devant le miroir aux moulures dorées, je me voyais sous un angle nouveau, calme, apaisé, le teint hâlé, les traits détendus. Mes cheveux, épris de liberté, recouvraient, aujourd’hui, ma nuque.
Je vivais des moments fabuleux. Il y a peu de temps encore, je m’affublais d’un costume sombre. Dans cette vie-là, je tenais le rôle du célèbre agent… immobilier. J’avais coupé le cordon avec la monotonie, les convenances et les faux-semblants. Jour après jour, je me connectais de plus belle à l’authenticité de ma véritable nature. Je m’ouvrais au champ de tous les possibles. Attentif aux signes du destin, je répondais ainsi aux recommandations éclairées de Max.
L’eau, vivifiante, glissait sur ma peau. En apnée, je nageais au fond de la piscine. Son revêtement se parait au milieu d’une rose des vents en émaux de verre bleutés et jaunes. Soudain, l’angoisse me saisit, imprévisible. Les couleurs s’obscurcirent. Pourquoi ici, maintenant ? La noirceur l’emportait. Le froid me gagnait. La forme apparut, hideuse. Notre dernière rencontre datait à présent. Je l’avais presque oubliée.
Le spectre s’agrippe à moi. Enlacés dans les ténèbres. Danse macabre. Je vois mes mains. Elles l’enserrent. Fantôme halluciné, je devine son corps, presque humain. Je le repousse. Je lui échappe. Il se dilue et disparaît.
En remontant à la surface, encore sous le choc, je découvris sur la margelle les pieds de Soraya, puis ses jambes élancées, et la grâce de tout son corps. Nymphe triomphante, vêtue d’un maillot une -pièce, aux motifs géométriques, sa prestance soulignait la hardiesse d’une femme libre. Son regard changea d’expression.
— Vous allez bien, Antoine ? Que vous est-il arrivé ? Un malaise ? Vous êtes tout pâle ?
— Non, non, ça va… rien de grave. Je suis sujet à des troubles au contact de l’eau. Une phobie depuis l’enfance. Mais, c’est fini, la crise est passée.
— Vous êtes certain ?
— Tout à fait. Je vous assure !
— Tant mieux. Je vous rejoins.
Sans précipitation, elle pénétra dans le bassin par l’échelle. À chacun des barreaux, elle marquait une brève pause. J’épiais le moindre de ses gestes délicats. Fasciné par ses formes longilignes, aux proportions parfaites, je me surprenais à échafauder des plans inavouables.
Soraya, beauté des étoiles, mon âme chavirait pour vous. Elle nageait à la perfection. Fluide , harmonieuse, tel un dauphin, animée de mouvements ondulatoires, elle vibrait d’une énergie généreuse.
— Quel plaisir, Antoine ! Nous avons de la chance, nous sommes seuls. Profitons-en !
J’en étais conscient, chaque instant, près d’elle, se devait d’être vécu avec enthousiasme.
— Je ne rêvais pas si agréable escale au Maroc !
— Vous entamez sa découverte ! Et cette journée ne vous a sans doute pas tout dévoilé !
— Je serais ravi de vous inviter à dîner, Soraya. Connaissez-vous un restaurant où vous voudriez aller ?
— J’ai ma petite idée ! J’aimerais vous présenter un lieu typique près d’ici. On y mange de succulents tajines. Donnons-nous rendez-vous à la réception. Dans une heure. Cela vous convient ?
— Avec joie !
Je la suivis du regard quittant le patio. Sa manière unique de se déplacer, en douceur, à pas feutrés, suggérait celle d’un chat. Il émanait de son être une aura envoûtante.
Chlore ? Émotion ? Je me frottais les yeux, troublé par cette vision surnaturelle. Celle-ci me faisait oublier l’autre, surgiet inopinément. Pourquoi diable le monstre d’antan avait-il réapparu dans ce lieu idyllique ?

