Le temps des dédicaces

franck trouvé cultura rennes

Depuis le 28 février, j’enchaîne les dates, de CULTURA en SUPER U, mais également au Salon du Livre à VICHY et plus récemment au cœur de Montmartre, à la terrasse du Clairon des Chasseurs, que fréquente l’un de mes personnages, le journaliste et gentleman-driver Marco Di Benedetto. 

Autant d’occasions et de rendez-vous pour vous rencontrer et vous dédicacer avec un immense plaisir mon nouveau roman « Écoute ce que disent ses yeux »

En ce jour de l’an 1337, le soleil de juin baigne la cité de Roazhon de ses rayons ardents. Des bannières et des oriflammes claquent au vent au-dessus du château fort. Leurs hermines noires sur fond blanc pavoisent les créneaux et les six tours massives de la demeure du duc Jean III.
L’ombre des épais remparts s’étire sur la vaste prairie ceinte de palissades, où le grand tournoi est organisé en l’honneur du mariage de Charles de Blois, neveu
du roi de France, avec Jeanne de Penthièvre, duchesse de Bretagne.
Le son aigu des buisines en cuivre s’élève depuis les tribunes pour annoncer chacune des joutes. La foule en liesse grouille et s’agite. Des campagnes environnantes et des confins de la Cornouaille, le peuple breton s’est déplacé en nombre pour assister à cet évènement exceptionnel.
Des paysans vêtus de tuniques usées côtoient des marchands arborant des pourpoints chatoyants, tandis que des dames et des demoiselles habillées de
robes aux riches broderies font leur entrée dans les loges des gradins, suscitant les commentaires des gentilhommes. La musique enjouée des ménestrels s’élève dans l’air. Des enfants en haillons se chamaillent et se faufilent entre les jambes des adultes pour admirer au plus près les combattants. Une odeur de crottin et d’herbe piétinée se mêle aux effluves de viandes grillées et de vin épicé que vendent les échoppes. Au centre du camp où se dressent les tentes et les pavillons décorés de tapis et d’écussons, les écuyers s’affairent autour des chevaux. La tension est palpable. Le soleil culmine dans le ciel sans nuages alors que les chevaliers se  préparent et procèdent aux derniers ajustements de leurs armures. L’un d’entre eux attire tous les regards. À la surprise générale, il est toujours invaincu. Personne n’a pu voir encore son visage, car, curieusement, il ne quitte jamais son heaume. Onze adversaires sont déjà tombés sous ses coups.
La foule murmure, intriguée par ce mystérieux cavalier sans blason.
— Qui est-il ? chuchote une noble dame penchée vers sa voisine.
Bertrand du Guesclin rajuste sa visière. Le jeune rebelle de dix-sept ans brûle d’exprimer son courage et de prouver sa valeur de guerrier. Le bruit de sa
respiration envahit son casque. La sueur coule le long de son dos sous sa cotte de mailles qui pèse sur ses épaules. En raison de son âge, il ne peut concourir. Il
doit donc se battre en secret, dissimulant son identité. Du coin de l’œil, il observe son père dans la tribune des chevaliers. Il prie pour ne pas devoir l’affronter. Robert du Guesclin, le regard sévère, suit les combats et étudie ses futurs adversaires, sans savoir que son fils se cache parmi eux. Tous les deux se sont récemment fâchés, le père refusant au fils d’emprunter la voie des armes.
En colère, Bertrand s’est enfui du domicile familial pour se réfugier à Roazhon
chez son oncle. Leur dispute résonne encore dans l’esprit de Bertrand.
— La guerre n’est pas un jeu, avait tonné son père en frappant la table du
poing. Tu n’as pas l’étoffe d’un chevalier !
Aujourd’hui, il déjoue sa sentence injuste grâce à son cousin Guillaume de Chalus qui a dû se retirer de la compétition.
— Bertrand, je te confie mon cheval. Mon écuyer te fournira une armure. Va et prouve à ces gens ta valeur, l’avait-il encouragé dans un élan sincère et généreux.
Du Guesclin serre les dents. Son corps trapu et ses membres robustes lui donnent l’avantage de la force, mais ses articulations commencent à s’engourdir
après tant de joutes. Il palpe le médaillon qui pend contre sa poitrine, sous son haubert. Le métal froid lui rappelle les paroles de Jehanne.
C’est elle qu’il aperçoit. Elle se dirige vers la tribune d’honneur.
Jehanne de Chalus fend la foule de son pas assuré, des chuchotements interrogateurs s’élèvent sur son passage.
— Fuyez ses yeux ! souffle une vieille femme en se signant.
— On dit qu’elle lit dans les pensées, acquiesce le petit homme qui se trouve à côté d’elle.
Elle s’installe au premier rang des gradins. Tous les regards se braquent sur elle. Jehanne de Chalus, les yeux rivés dans le lointain, se tient debout impassible. Sa chevelure rousse capture les rayons du soleil, formant une auréole de feu autour de son visage au teint pâle. Sa robe blanche contraste avec les couleurs vives des autres dames qui l’entourent. Bertrand pense que son cousin Guillaume a eu une bonne fortune en épousant cette jeune femme d’une beauté saisissante. Elle est originaire d’Irlande. Elle parle d’une voix douce et, parfois, elle utilise une langue insolite à la musicalité mélodieuse. Guillaume lui a conté son histoire. Il lui a confié qu’elle appartenait à l’illustre dynastie des Ui Néill et que ses ancêtres avaient régné sur l’île celte durant plusieurs siècles. Ses grands-parents avaient traversé les mers et s’étaient établis dans un modeste manoir sur les terres de la seigneurie de Gaël en forêt de Brécilien. C’est dans cette contrée peuplée de légendes et de superstitions que Guillaume de Chalus l’avait croisée deux années plus tôt, alors qu’ils s’étaient égarés en chemin, lui et son escorte. Il avait, dès le premier instant, été fasciné par la jeune femme à la personnalité mystérieuse dont les yeux bleu émeraude exerçaient sur lui un charme troublant.
Lui, si téméraire d’ordinaire, ne put lutter face à ce qui lui apparut comme une forme irrésistible d’envoûtement. Le bel amoureux, homme de bien et d’honneur, demanda sur-le-champ sa main à son père et l’emmena avec lui sur ses terres limousines.
Bertrand du Guesclin en est persuadé depuis qu’il a fait sa connaissance, et c’est pour lui devenu une certitude, la noble Irlandaise perce les secrets et possède des pouvoirs. Ses armes ne sont pas d’acier, mais se révèlent être beaucoup plus redoutables. Jehanne de Chalus suscite autour d’elle la curiosité, voire la crainte. Des bruits circulent à son sujet : la sorcière aurait pactisé avec le diable. Mais Bertrand du Guesclin ne cède pas à ces fadaises. La princesse à la chevelure rousse ne lui inspire que du respect et de la vénération. Pour elle, sur une simple parole, il irait jusqu’au bout du monde. Son cousin Guillaume a bien de la chance de partager la vie d’une femme aussi extraordinaire, pense-t-il, sans pour autant le jalouser.
Bertrand se remémore leur rencontre à l’aube, dans la pénombre des écuries.
L’odeur du foin et des chevaux. Le hennissement des destriers, et Jehanne qui s’approche silencieusement, ses pas à peine audibles sur la paille.
Chacun de ses gestes, de ses mots, l’a profondément ébranlé. Inlassablement,
il revoit la scène en se souvenant des étranges propos qu’elle a tenus avant qu’il ne monte sur son cheval.
— Vos vœux seront exaucés, jeune Bertrand. Ce grand tournoi marque le début de votre destinée de chevalier. Par vos exploits, vous obtiendrez sous peu l’appui de votre père, car le moment est venu pour lui de découvrir vos aptitudes.
Votre visage sera bientôt connu de tous et vous serez craint et admiré. Je le sais.
Je le perçois à travers le temps. Voilà, mon jeune ami, ce que je peux vous
révéler et, pour que s’accomplisse ma prédiction, je vous remets ce talisman afin qu’il vous porte chance et vous soutienne dans votre quête.
Bertrand du Guesclin avait pris le précieux objet dans sa main. Il l’avait examiné attentivement. Il s’agissait d’une chaîne et d’un médaillon en or, serti de
quatre diamants. En le retournant, il avait remarqué une inscription qu’il ne put déchiffrer. Jehanne lui avait alors précisé d’une voix devenue ensorcelante :
— Ce pendentif représente un trèfle à quatre feuilles. Il incarne les pouvoirs de mes ancêtres celtes, les Tuatha Dé Dannan. Partout où vous irez, il vous protégera de la foudre de vos ennemis et des esprits maléfiques. Il ne vous rendra pas immortel, mais à travers lui, vous connaîtrez de grandes aventures et vous rencontrerez l’amour, dans cette vie et dans toutes celles qui s’ensuivront.
C’est écrit. Un jour lointain, le temps sera venu et je vous retrouverai. Les augures de Dana ne se trompent jamais. Nous nous reconnaîtrons et la prophétie se réalisera. Les mots gravés au revers de ce médaillon signifient, dans ma langue, « L’amour dure sans fin ». Ainsi soit-il, jeune Bertrand.
Ses doigts fins avaient effleuré sa main. Ses yeux d’un bleu surnaturel s’étaient plongés dans les siens. Bertrand avait senti un frisson parcourir son
échine.
Ses paroles résonnent encore dans sa tête quand le son des buisines le ramène à la joute. De la foule enflammée s’élève une clameur. Son nouvel adversaire s’avance, lance en main. La vision du jeune Du Guesclin est limitée par une fente étroite. Il perçoit la présence du médaillon contre son cœur. Le regard de Jehanne pèse sur lui depuis la tribune. Elle lui adresse un signe.
Le destrier piaffe, impatient. Bertrand rugit. Sous ses gantelets, les rênes obéissent à ses ordres. Il enfonce ses éperons dans les flancs de l’animal. La terre tremble sous les sabots. La lance s’abaisse.
Le monde se réduit à cette courte ligne droite entre lui et son adversaire. Le choc est imminent.
« Nos destins sont liés », murmure Jehanne.

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